À l’occasion de la parution du Séminaire XV de Jacques Lacan, l’Acte psychanalytique, s’est tenue le 10 février 2024 à Paris une rencontre exceptionnelle au Théâtre de la Ville. Cet évènement a permis d’entendre six interventions, présentant à la fois certaines facettes de l’ouvrage et de son auteur.

0:00 Introduction
3:24 Deborah Gutermann, Moment de l’Acte
14:38 François Regnault, Lacan théâtral
36:34 Éric Marty, Lacan à part
50:10 Adriana Campos, Actualité de Lacan
1:09:56 Jacques-Alain Miller, Lacan au futur
1:31:59 Christiane Alberti, Lacan mondial

Avec des lectures par Lucile Rose et Irina Solano, et des archives visuelles.

Savez-vous que Lacan souffrait ?  Il souffrait d’être un personnage.   Il était persuadé que son image  faisait écran à son discours.    D’où, l’espoir qu’il mettait dans sa propre mort : « C’est une fois que j’aurai disparu, disait-il,   qu’on m’entendra enfin.» C’est un fait, il  fascinait, il tirait l’œil, il faisait tâche dans  

Le tableau. Il a d’ailleurs fait la théorie de la  fonction de la tâche dans le tableau comme piège à   regard. Il était à sa façon, en effet, un piège  à regard. Mais était-ce à son corps défendant ?  

Je pense que vous vous en êtes aperçus, même sans  l’avoir connu de son vivant, la discrétion n’était   pas son fort. En tous temps et en tous lieux,  il trouvait moyen d’afficher sa différence,   par son vêtement, par ses manières, par son  ton, par une allure flamboyante, qui n’allait  

Pas sans un certain sans-gêne, offusquant  les bienséances. Cette inconvenance calculée   disait qu’il était un homme de désir, disjoint de  la masse moutonnière. Il lui arriva de confesser,   peu avant de mourir, qu’il avait  passé sa vie à vouloir être Autre  

Malgré la Loi. Si l’on veut, ça dit tout  de lui : Autre malgré la Loi. Voyez le   parader dans ses séminaires comme le  grand Autre en personne, triomphant,   comme un Cyrano de Bergerac, d’innombrables  adversaires, moqués et transpercés, sidérant   les controverses par des arguments en coups  de Jarnac, jubilant d’avoir réponse à tout,  

Comme s’il était lui, tout bon, pour de vrai, ce  sujet supposé savoir dont il démontrait en même   temps le caractère illusoire, l’inexistence  foncière. Vous trouvez ça, en particulier,   dans le séminaire qui paraît maintenant, l’Acte  psychanalytique. Il faut reconnaître qu’il  

Était bien attrapé lui-même par la défroque du  personnage où il s’enveloppait. Il aurait voulu   qu’on ne s’y laisse point prendre — rions !  Il a tout fait pour qu’on le prenne pour un   personnage ! Et en même temps, c’est un fait,  il en souffrait et il s’en plaignait. C’est  

La division de Lacan comme sujet. Tantôt, il dit  qu’on ne le comprendra qu’après sa mort ; tantôt,   il profère, au contraire, qu’il ne faut pas plus  de dix ans pour que ses trouvailles deviennent   des clichés, pour que ses formules les plus  méditées, ses pointes, tombent au rang de slogans,  

Jusqu’à fournir d’adages nouveaux la sagesse des  Nations. (On le constate, par exemple, dans cette   dernière exposition sous le nom de Lacan qui s’est  tenue à Metz, où l’on voit des salles de musées   qui s’intitulent de phrases de Lacan, offertes au  public, et qui sont commentées dans les journaux,  

Comme déjà bien connues.) Que son discours  ait ce destin de passer au rang de bien connu,   de bien entendu, qui peut penser qu’il en était  satisfait ? Donc, disons le bravement : il ne   voulait pas être compris. Son désir était  de rester insaisissable, un casse-tête,  

Pour les générations à venir. Oui, pensait-il,  vous n’en aurez jamais fini avec Lacan,   il s’écrira toujours au futur. Il se rengorgeait  de ce qu’il appelait le pouvoir d’illecture   dont il savait doter ses écrits. Et toujours  davantage, ses écrits, il les chiffrait. « Moi,  

La vérité, je parle », je suis une énigme. Eh  bien, « Moi Lacan, j’écris », et je n’en suis pas   moins énigme. C’est à ce titre que Lacan enseigne.  Se faire comprendre, ce n’est pas enseigner,   c’est l’inverse. On ne comprend que ce que  l’on croit déjà savoir. Plus exactement,  

On ne comprend jamais qu’un sens dont on a  déjà éprouvé la satisfaction. C’est dire qu’on   ne comprend jamais que ses fantasmes. Et on n’est  jamais enseigné sinon par ce que l’on ne comprend   pas. Ce qui vient maintenant aura chance de vous  enseigner. Voyons bien qu’un fantasme désormais  

Donne son assiette à notre monde commun. Ce  fantasme a pour nom la science. De la nature,   la science a chassé les dieux pour les remplacer  par les lois, les lois de la nature. Tous,   nous en sommes persuadés. Nihil est sine  ratione, disait Leibniz : Rien n’est sans  

Raison. À défaut de cette croyance, point  de psychanalyse. La psychanalyse, songez-y,   n’a pas d’autre matériau que la parole de qui se  conforme à l’injonction d’associer librement. Qui   ajouterait foi à cette réalité aléatoire ?  Quelqu’un parle en livrant ce qui lui passe  

Par la tête, et on lui dit : « C’est cela qu’il  faut faire ! Continuez, ça vaut la peine ! Là,   se cache un trésor ! » Qui ajouterait foi  à cette réalité aléatoire si celle-ci,   cette parole, n’était censée être déterminée  de bout en bout par la nécessité universelle ?  

On ne se livrerait jamais à cet exercice, on ne  penserait jamais qu’on peut en attendre quelque   chose, si on n’inscrivait pas cette réalité  dans le cadre d’un déterminisme universel.   C’est en quoi la pratique de la psychanalyse  s’avoue tributaire du fantasme scientifique,  

Celui d’un grand tout si bien régi par des  lois, que, de bas en haut, ça s’ordonne,   sa consonne, et ça marche ! Cependant, ce  fantasme, sur quoi la psychanalyse se fonde,   elle l’invalide et le ruine aussi bien, puisque  la parole qu’elle libère atteste qu’il y a une  

Région de l’être où ça ne va jamais : la région  des relations sexuelles. Là, il y a un réel,   mais qui est sans loi, à la merci des rencontres  hasardeuses, et qui fait trou dans le fantasme.   Quatre mots pour finir. Fantasme inaugural. Une psychanalyse s’inaugure donc sous l’égide  

D’un fantasme qui est un véritable mirage. C’est  celui-ci : que tout est déjà écrit, que la vérité   est déjà là, tout entière, et qu’il ne s’agit que  de la découvrir. Deuxièmement, le sujet supposé   savoir. Ce fantasme, c’est celui que Lacan appelle  : le sujet supposé savoir. Il définit précisément  

L’acte psychanalytique : c’est l’acte que commet  le psychanalyste à inciter un sujet à s’engager   dans le travail de parler dans le cadre de cette  illusion. Cette illusion, le parcours d’une   analyse la dissipe. Non, tout n’est pas écrit. La  vérité n’est pas déjà là ; elle s’invente ; elle  

Est au futur. Troisièmement, le saint. Le sujet  supposé savoir s’évanouit au cours d’une analyse,   il déchoit, il passe au rang de déchet. Il  se révèle qu’il n’est plus rien que l’objet   quelconque autour duquel s’enroulaient les propos  du sujet en analyse. Lacan voudra reconnaître à  

Cet objet le statut du saint ne prétendant à rien  sinon à prêter son secours au misérable — vous   l’entendrez. Enfin, l’avenir de la psychanalyse.  Le destin de la psychanalyse est lié à celui de   la science. La psychanalyse est impensable avant  l’émergence du discours de la science au XVIIe  

Siècle. Mais il a fallu encore attendre qu’il  soit enregistré par l’esprit de la civilisation,   qu’il soit accrédité par l’opinion générale.  La science est au principe du malaise dans la   civilisation, et il est notable que ce soit un  facteur qui n’est pas du tout pris en compte  

Par Freud dans son célèbre ouvrage. C’est Lacan  qui a manifesté la place essentielle du facteur   science qui remanie toutes les instances  de l’existence et qui le fait à l’aveugle,   la science comme une force qui va, sans égards  aux conséquences de ses opérations. C’est au  

Point qu’on puisse dire que l’avancée irrésistible  du discours de la science présentifie parmi nous   l’instance de la pulsion de mort. Elle met, en  effet, à l’horizon la destruction de toute vie   sur la planète. La psychanalyse est à la fois  la conséquence et le contrepoids du discours  

De la science. Si précaire que l’analyse puisse  paraître, si insuffisants soient ses praticiens,   elle a néanmoins toute chance de s’écrire au  futur parce qu’elle est forte de cet objet   qui n’est qu’à elle et qu’elle est seule  à traiter : le réel sans loi. Merci.

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8 Comments

  1. Bonjour, “La vérité je parle, pas toute. [ je parle pas toute la vérité ] Parce que c’est impossible. “ De dire toute la vérité, c’est impossible. Les mots manques. – C’est ce qu’il dit Lacan. Personne peut dire toute le vérité. Merci, L Scharling

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