Les techniques de tissage traditionnelles ont été le premier moteur du travail de Carole Solvay. Après avoir longtemps cherché son médium, les plumes d’oiseau, matière complexe, organique et vivante, sont devenues une évidence pour elle qui aurait aimé être ornithologue. Elles forment aujourd’hui sa personnalité esthétique dans un travail intrinsèquement lié à sa croissance intérieure et à son besoin de silence et de solitude, solitude de l’acte créateur dont la finalité est d’exorciser le périssable, parce que fugitif.

Fascinée par la légèreté de l’être, qualité inhérente à la plume, et inspirée par sa passion pour la nature et les oiseaux, Carole sélectionne méticuleusement les fragments de plumes qui composent ses œuvres : pennes, rachis, calamus, barbules. Elle les assemble avec des fibres, de fins fils de fer, du papier, du tissu ou de petits bouts de bâche. Son travail est conçu comme une méditation quotidienne, les gestes de la main priment dans un travail d’orfèvre où la notion de temps est aussi importante que celle de légèreté.

Carole Solvay a également exploré la calligraphie et le dessin tridimensionnel. Diverses techniques se combinent donc et l’expérimentation de supports variés aboutit à des œuvres poétiques, frémissantes et délicates, des installations flottantes ou des dessins-sculptures qui relient l’espace réel et l’espace fictif du dessin dont elle redéfinit en quelque sorte le territoire. Le fil métallique, très présent, devient parfois une installation linéaire et dessinée.

La notion de temporalité ainsi que le rapport entre l’espace et le temps sont des notions chères à l’artiste. Le temps façonne autant notre réalité que notre environnement direct ou notre histoire personnelle. Au Domaine de Chaumont-sur-Loire, Carole Solvay présente deux œuvres, toutes deux imaginées à partir de belles plumes de paon, destinées aux écuries somptueuses du château, bâties en 1877 et considérées à l’époque comme les plus belles d’Europe.

La première œuvre, Sentinelles, est composée de trois silhouettes suspendues, installation énigmatique mise en scène à l’intérieur de la petite salle noire. Carole Solvay revêt un support souple de tiges d’un assemblage méticuleux de barbules de plumes de paon. Légères, vertes et bleutées, elles accrochent la douce lumière dans de belles irisations. Jouant avec la mémoire du château, la mémoire du monde et celle de l’artiste, avec ces murs qui se souviennent, couverts d’une écriture invisible pour les yeux, Carole souhaite quelque chose de positif afin que l’énergie du lieu se réveille et se révèle : une rencontre, une appartenance, une symbiose avec l’esprit des lieux.
Telles des ombres, ces sentinelles veillent en silence, vigiles inconnus mais toujours présents, cerbères bienveillants et témoins de nombreux cycles de vie. Les écuries et le château sont comme habités de forces protectrices. Ce ne sont pas des spectres de l‘oubli, des particules de temps mais plutôt une protection absolue, un accompagnement sans faille, un bras invisible qui entoure nos fragiles épaules. Comme s’il existait une fraternité entre les visiteurs et l’âme du château, entre les âmes errantes et nous.
La deuxième œuvre, Sporée renvoie au monde végétal, au sol et à la reproduction. Également conçue à partir de plumes de paon, elle est composée d’une multitude de modules aux dimensions variées sur un fond blanc qui viendra se nicher dans l’alcôve, tel un amas ou dépôt de spores d’un champignon à maturité laissant leur trace sur une page blanche.

Elisabeth Martin, historienne de l’art.

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