Conférence donnée à Cognac (France) le 17 Décembre 2023 dans le cadre d’une résidence de recherche à la Fondation Martell.
Cette conférence s’inscrit dans le cycle des “Conférences situées” pour interroger notre lien au lieu et repenser les conditions de notre manière de sentir, de penser et d’agir pour réhabiter la Terre.
Chaque conférence de ce cycle est donnée in situ, sans public, avec un minimum d’éléments scénographiques, et elle s’adresse poétiquement et philosophiquement à une entité naturelle ou artificielle considérée comme un sujet multiple et mouvant (un système complexe d’êtres et de milieux).
Texte et performance : Ludovic DUHEM
Cadrage, montage et mixage : Sébastien DUHEM
Production : Fondation Martell
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Bonjour charante bonjour à toutes et à tous dès le commencement dès la salutation au fleuv charant à qui je m’adresse ici la question est posée qu’est-ce que la charante qui est charante ce nom donné ce nom inscrit dans les mémoires comme sur les cartes est-il le vrai nom de ce
Fleuve comment charante est-il porté par le fleuve un tel nom propre correspondt-il à une personne peut-on considérer que charante soit un nom propre pour une personne un nom humain a-t-il un sens par rapport à tout ce qu’est un fleuve en général et ici charante à Cognac en particulier charante est-il le nom
Propre d’une personne ou charante est-il plutôt un nom propre pluriel comme celui d’une famille d’une pluralité d’êtres liés les uns aux autres ou est-ce encore autre chose qu’un nom propre ou un nom commun qui est convoqué lorsqu’on appelle appelle charante charante même en tant que fleuve n’est pas une simple chose
Délimitée dans l’espace et une seule réalité géographique d’un cour d’eau qui prend sa source à cheronac en haut de Vienne et qui se jette dans la mer à Port des Barques charante est une multiplicité il elle Yelle est un être collectif un ensemble de milieu un réseau d’espèces interdépendantes un système complexe de
Relation active et mouvante il faudrait donc dire et écrire charante avec un S pour dire dans son nom pour conjoindre dans un appel tous les vivants avec leur milieu les poissons cachés entre les Pierr comme les insectes glissants sur la surface plissée les plantes couchées par le courant comme comme les
Champignons dérivants les roches rongées comme les troubles de l’air le lit creusé comme l’eau fendue par les piles des pont ou retenu par les écluses mais cela suffirait-il comment rencontrer une telle foule à qui je m’adresse d’abord par le regard et qui file devant moi dans un murmure si
Rude cette foule me rend-t-elle mon regard et quand je l’appelle charante que je la salue et que je l’interpelle ainsi sur mon incapacité à savoir comment lui parler peut-elle me répondre peut-elle seulement m’entendre et quand bien même pourrait-elle m’entendre et me répondre puis-je engager un dialogue sans un langage commun faudrait-il
Abandonner tout langage qui nomme pour se mouvoir et s’émouvoir selon l’allure de charante se laisser porter et prononcer par cette multiplicité et donc être interpellé par le fleuve en suivant son cours ce désarroi dont je témoigne ici pour parler à charante qui s’ouvre quasi muette devant moi cette désorientation qui m’empêche de me
Situer alors que je flotte sur un radeau au moment où la crue monte est actuellement notre condition commune celle de la coupure du lien au lieu depuis l’avènement de ce que l’on appelle modernité celle de l’objectivité de la scientificité du rationalisme mais aussi du matérialisme du pragmatisme de l’utilitarisme et
Encore du capitalisme de l’industrialisme du consumérisme depuis l’avènement de cette modernité donc mais peut-être depuis l’apparition de l’écriture le lien au lieu est coupé c’est-à-dire que nous considérons que le lieu est extérieur à notre être nous vivons ainsi la plupart du temps comme si nous n’étions nulle part
Dans le sens où le lieu où l’on est est indicatif anecdotique transitoire entre deux déplacements il n’a pas d’existence propre ni d’épaisseur ni de rayonnement il ne participe pas de notre existence alors que l’existence est le fait d’être hors de soi d’être d’être humain d’être soi parce que notre être
Est toujours déjà hors de en un mot pour être il faut avoir lieu ou plutôt être lieu non pas seulement être avec le lieu mais selon le lieu le lieu est l’expression de notre relation singulière un milieu qui fait sens pour nous pour le comprendre il faut sans
Doute abandonner tous les dualismes à commencer par l’être et le lieu mais aussi l’être et le devenir la matière et la forme l’âme et le corps l’imagination et la raison et cetera on s’apercevra alors que charante n’est pas réductible à une chose extérieure à notre être que ce n’est pas
Une matière soumise à une forme qui lui donne ses limites et en rend raison de même il deviendra beaucoup plus difficile de considérer que c’est avant tout une réalité objective dont on doit maîtriser le cours pour naviguer utiliser la force pour produire endiguer les variations pour préserver
Les champs comme les rues gérer les nuisances pour assurer la consommation touristique au-delà des dualismes c’est aussi d’un décentrement dont nous avons besoin un décentrement qui commence par la remise en question de ocentrisme qui donne une supériorité et une centralité à notre culture non seulement parce qu’elle est la
Nôtre mais parce qu’elle se targue de la conquête du monde de l’humanisation de la nature de l’émancipation de la nécessité du triomphe de la volonté et de la raison alors que nous savons désormais après tant de catastrophes de désastr et de pollution que notre culture est mortelle comme toutes les autres dans
L’histoire humaine mais nous savons surtout que la puissance qui nous a enivré est aussi la plus terrible des misères la plus délétaire des performances le plus vain des triomphes un tel décentrement serait incomplet et insuffisant sans une critique fondamentale de l’anthropocentrisme que l’on place l’homme à l’extérieur de la nature au
Centre de la nature ou dans la nature tant qu’on lui accorde une extériorité et une supériorité ontologique par rapport au reste du vivant comme des milieux l’anthropocentrisme n’est pas dépassé or l’humanité est relative c’est-à-dire qu’elle est définie à travers les relations au milieu humain mais aussi aux autres espèces et à leur
Milieu à la biosphère en général comme au cosmos l’humanité est ainsi un certain mode d’existence du vivant selon des milieux qui expriment un lien au lieu de manière à la fois écologique technologique et symbolique c’est ce que veut dire habiter le monde ainsi devant charante qui me porte qui
M’entoure qui déborde qui entraîne ce qu’elle peut arracher à l’organisation humaine il s’agit de renouer le lien avec le lieu de renouer avec le fil de l’eau de sentir de nouveau les flux de l’existence de ce qui est hors de nous et qui nous fait diversement humaine
Humain hum et toujours des êtres plus qu’humains autrement dit il s’agit de réhabiter ce que l’onabite plus parce que nous ne sommes plus habités par le lieu par le fleuve par les multiplicités naturelles avec lesquelles nous composons de toute façon pour rencontrer charante changer notre manière de parler d’appeler de questionner de répondre
Serait une voix intéressante mais il faudrait alors revoir la prosodie la grammaire la logique la prédication pour inclure le tiers qui est exclu pour mettre au centre la relation pour parler par multiplicité pour suivre dans le dit le dire autre cumain alors je ne serai plus devant ou sur la Charente le
Fleuve serait plus en cru mais plutôt charante m’élève ou me porte et le fleuve s’en cru mieux encore l’élévation ou la portance de charante mouvre et l’encrument s’enfleuve quoi qu’il en soit un autre rapport au son non prononcé comme au silence devrait s’instituer aussi non pas comme une absence de parole mais une
Parole autre inintelligible apparemment tout en étant une sorte d’éloquence de l’interpellation c’est aussi une toute autre pensée de la technique qu’il faudrait impérativement élaborer en la considérant comme humaine et naturelle irréductible à l’utilité à la puissance à la vénalité cela signifie considérer que la technique n’est pas exclusivement ce qui
Araisonne le fleuve à la volonté humaine ce qui le somme de suivre un tracé ce qui lui extirpe qualité énergie et ressources mais c’est aussi ce qui peut s’allier au fleuve pour concilier les intérêts de la multiplicité vivante ce qui peut remédier réparer réensauvager il n’est pas question d’un
Bon usage ni du fleuve ni de la technique mais d’une autre technique pensée construite organisée selon le fleuve c’est-à-dire partant de ce qu’il est dans sa complexité et sa mouvance qui s’est entré en résonance avec lui qui sait aussi se retirer ou s’abstenir quand il le faut pour que le
Cours des choses se fasse de lui-même non plus un aménagement par les fonctions et les utilités mais un ménagement par les multiplicités et les relations nous avons enfin besoin d’un autre imaginaire fluvial d’autres fictions du territoire pour le dire mais surtout pour le chanter le rêver le fabulé
Aujourd’hui nous sommes coupés du fleuve par une fiction totale instituée celle du capitalisme du marketing territorial du tourisme de masse la contrefiction possible n’est pas forcément le grand récit de la catastrophe de l’Apocalypse de l’effondrement de la fin des fins ni même celui de l’anthroposcène peut-être celle des microfictions
Granulaires des géopoèmes sinueux des fluvioniries renoué peut-être aussi celle des champs écartés des magiciens des herméneutes des sorcières des sourciers peut-être encore celle des gestes simples des cohabitantes et cohabitants qui prennent soin de ce qui importe à leur existence dans une main ample un regard tendu une inspiration haltante une bouche
Aérienne là au bord sur la rive blanche ou sur les planches écaillées laissant aller sans jalousie les fins corps Morant et le ragondin prendre le soleil ou là encore en irriguant à travers vers les ha bruyantes sans assécher l’élan le besoin de lutter pour le fleuve avec lui selon lui ou plutôt à
Travers charante sera toujours nécessaire il ne faut pas s’y tromper il y aura des frictions des tourbillons des débordements des dissensus et des conflits d’intérêts sûrement exploiter dominer approprier manipuler faire comme si en reprenant les idées et les champs perdurera à coup sûr il faudra lutter contre eux mais
Avant tout contre notre aveuglement contre notre insensibilité à ce qui nous fait contre notre propension à faire primer par-dessus tout les intérêts humains qui sont le plus souvent les intérêts de quelques-uns devant se concrétiser ici et maintenant dans le fracas du grandiose ou de la répression comme dans le silence de l’intoxication au
Consentement il faudra donc une tout autre politique et un tout autre droit pour reconnaître négocier parlementer avec les autres cumains et cela à travers de nouvelles assemblées où leurs représentants leurs gardiens diplomates leurs avocats leurs alliés prendront la parole au nom de ce nous élargi à ce qui est autre
Qu’humain mais il faudra en même temps transformer les valeurs pour réapprendre à vivre autrement que mutiler du reste de ce que nous sommes en nous laissant appeler et nommé par ce qui nous transporte c’est en tout cas ce qui pourrait avoir lieu si nous le voulions merci charante de m’avoir
Peut-être écouté et peut-être entendu par les mots de cette conférence ou par tout ce qui autour leur donne sens merci à toutes celles et ceux sans qui nous ne pouvons être humains et habiter le monde